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Conversation avec Valérie Morien

Février 2022

Artiste peintre à Segny, France.

Valérie travaille dans un espace bohème dissimulé en plein coeur du village. Il fait un froid glacial dans le couloir d'entrée, car la porte est laissée ouverte pour un rouge-gorge qui lui rend visite de temps en temps. Chaque mur et recoin de l'atelier témoigne des décennies de production intarissable de cette artiste, qui allie une maîtrise intuitive des couleurs et une confiance gestuelle hors norme. À l'intérieur de son atelier, un grand poêle à bois chauffe agréablement l'espace, et Valérie m'accueille avec café et croissants à côté de ses pinceaux.


Tu as compris très tôt que tu étais une artiste ?

C’était évident pour moi, depuis que je pouvais réfléchir. J'ai toujours dessiné. Après le lycée, je suis rentrée dans une école d'arts appliqués. J’ai quitté cette école au bout de trois mois, sans rien dire à mes parents, et j’ai préparé un dossier de dessins pour rentrer aux Beaux-Arts de Paris. J’ai été refusée… Alors j’ai cueilli des pommes pour me faire un peu d’argent, et je suis partie à Boston, suivre une autre école de dessin pendant six mois. Puis je suis revenue en France pour repasser le concours, avec pratiquement le même dossier, mais présenté en section peinture cette fois ; et j’ai été acceptée.


C’était une détermination inhabituelle pour ton âge – tu aurais pu être découragée quand les Beaux-Arts ne t’ont pas acceptée la première fois ?

Non, pourquoi ? Pour moi, c’était eux qui avaient tort, pas moi !


Comment ça s’est passé à Paris ?

C’était très bien. J’ai été tout de suite prise dans un atelier, et je travaillais de huit heures du matin jusqu’à la fermeture des Beaux-Arts. Je peignais sur des fonds noirs, beaucoup de personnages un peu préhistoriques, avec des grosses mains, et des personnages qui s’enlaçaient, qui s’embrassaient.


Quand je faisais des croquis de femmes nues, les ombres et les lumières devenaient des tâches, et ça m’amusait parce que ça me rappelait la robe des vaches. Je les ai appelées les « vaches-femmes » ; c’était une de mes premières périodes. Après, il y en a eu beaucoup d’autres.



Maintenant tu peins plutôt des paysages ?

Là, en ce moment, je n’arrive pas à travailler.


Tu as une période de blanc ? C’est dur ?

Non, moi ça ne me traumatise pas du tout. C’est normal ! Il faut accepter des moments de vide. Tu ne peux pas toujours produire, en tous cas, pas moi. Il y a des moments où je suis dedans, et des moments où j’ai besoin de me ressourcer.


Comment est-ce que tu te ressources ? Tu vas dans les musées ?

Non, si je vois trop d’expositions ou de galeries, ça m’embrouille. Ce qui me ressource ce sont les spectacles de danse, les paysages qui n’ont pas déjà été interprétés par d’autres. J’aime beaucoup me promener dans le Jura.


Et en attendant de reprendre la peinture ?

Je prépare des fonds sur mes toiles. Et puis ce que j’aime beaucoup, c’est faire des têtes. Les visages, c’est comme un grand dessin – c’est une écriture qui me vient facilement.




C’est plus instinctif que tes tableaux de paysages ?

Quand je fais des vaches-femmes ou des paysages, il y a tout un travail de composition. Il faut avoir une structure, il faut savoir ce que tu cherches, où tu veux aller… Il faut vraiment être dans soi pour pouvoir peindre, on ne peut pas peindre juste pour répéter une chose qu’on a déjà faite. C’est toute une relation d’écoute.


Qu’est-ce que tu entends par une relation d’écoute ?

Et bien ton tableau, il te parle ! À un moment donné, par exemple, s’il te dit de t’arrêter, et que tu continues quand même à travailler dessus, et bien… il te quitte. Il te dit, « Ah bon, tu n’as pas compris ? » et c’est fini, il se ferme. Tu peins, tu peins, parce que tu t’acharnes, mais tu n’arrives plus rien à faire ! Et c’est dommage, parce que tu as loupé l’occasion de le laisser tranquille, pour qu’il t’apprenne quelque chose.





Valérie déballe pochettes et chemises remplies de croquis à l'expressivité généreuse et sensuelle - des femmes plantureuses, des couples enlacés, des scènes quasi mythologiques avec chevaux et corps nus combattants… Parmi les dessins au fusain noir, une série de silhouettes énigmatiques déambulent sur un fond outremer et or : les « pleurants ».


Les pleurants, je les ai rencontrés au musée des beaux-arts de Dijon. Les tombeaux des ducs de Bourgogne étaient en restauration, et le musée exposait dans la salle des pas perdus les 80 sculptures en albâtre. Je suis allée à cette exposition avec des amis, puis je suis revenue seule, comme une amoureuse ; j’avais besoin d’être avec eux. J’étais complètement subjuguée, et cela m'a conduit à la série des pleurants. Je savais où j'allais avec chaque tableau - l'un menait à l'autre. Ce sont toujours des corps, des silhouettes qui partent sur la route. Il y a une transparence, un mouvement, on les sent parler. J’ai travaillé sur cette série pendant cinq ans par période…


Tu n'en fais plus maintenant ?

Non. Quand je les vois, je les aime, mais je n’ai plus envie d’en faire, c’est fini.


C’est toujours comme ça pour toi, tu as des périodes amoureuses ?

Pour mes pleurants, c’était presque spirituel. C’est comme si j’étais guidée par quelque chose. D’ailleurs je ne pense pas que mes tableaux viennent de moi vraiment... Heureusement !


Pourquoi heureusement ?

Si on ne peint que pour et par soi, on perd quelque chose de l’éternité, quelque chose de plus grand. Je pense qu’on est la continuité de la création, et la création se fait avec l’univers.


Lorsque tu peins, tu es dans quel état d’esprit ?

J’ai du mal à te le dire. Mon corps est le début du pinceau. Je peins avec mon corps, avec mon être. Je peins tout simplement.


Tu es dans l’instinct, alors, ou tu réfléchis ?

Je ne sais pas si je réfléchis... Oui, je suis obligée de réfléchir, mais je pense que mes coups de pinceau me portent à autre chose. Il y a un processus, bien sûr. Je vais essayer de le décrire : comme modèle, j'utilise une photo que je pose près de mon tableau, mon fond est déjà préparé ; je fais mes couleurs ; je choisis mes pinceaux. Et je fais un dessin rapide au fusain. Je ne regarde pas le tableau, je me colle à lui, et je peins, je peins, je peins. Si je dois aller laver mes pinceaux, je me dis « Ne regarde pas ton tableau de loin, parce que tu vas le détruire ! ». Donc j’y vais pratiquement les yeux fermés, je reviens, et je continue.


Et la peinture me parle ; elle me dit « Non, orange là ! Non, là, là… ». Et puis à un moment donné, je sais que je dois regarder mon tableau, et là il me dit, « encore un peu là », et je recommence, je peins, je le regarde encore, et finalement il y a une petite chose en moi qui me dit « Arrête maintenant ». Et cette voix-là, avant, je ne l’écoutais pas, mais maintenant je dis « ok, j’arrête ».


Tu parles de tes tableaux presque comme des êtres humains…

C’est amusant parce que mes tableaux, ce sont un peu comme des enfants. Quand je fais un tableau, je suis obligée de le garder un peu, pour le laisser grandir et mûrir. Dans les séries, il y a des tableaux moins forts, d’autres plus faciles, plus accessibles. Il y en a où c’est évident. Il y en a que je garde parce que j’ai besoin d’eux pour continuer mon travail, mais pour les autres, au bout d’un moment, je peux les quitter parce qu'ils sont devenus adultes ; après, ils font leur vie ! Par contre je dis toujours à ceux qui m’achètent un tableau que si un jour ils ne l’aiment plus, il faut qu’ils me le rendent ou qu’ils l’échangent… Parce qu’un tableau dans un petit coin qu’on ne regarde plus, il doit être triste !



On continue le tour de l’atelier. Valérie considère un tableau, puis le tourne à l’envers.


Là, le fait de le mettre la tête en bas, peut-être qu’il marche mieux, il va raconter autre chose, je crois qu’il est plus libre là. C’est curieux. Il parle d’une autre façon je pense… Cela m'aide à le comprendre ; après, je le remets à l'endroit et je le retravaille. C'est un peu magique. Valérie examine un autre tableau. La montagne un peu orange derrière, là, elle est belle… Mais ici, je pense que le jaune… Je ne sais pas, je pense qu’un blanc serait mieux. Ou alors je ne retire pas le jaune, mais peut-être que le bleu… Mais c’est flou… Tu vois quand je te disais qu’avec certains tableaux c’est évident, et avec d’autres, non !


C'est un enfant plus difficile ?

Oui, il faut que je le rééquilibre, que je l’écoute, et que je m’écoute en même temps.


Ça te plait ce travail, de batailler comme ça avec un tableau ?

Oui, c’est un travail passionnant ! Mais je pense qu’il ne faut pas que je reste toute la journée dans mon atelier. Ce qui est important c’est de sortir, de voir du monde, de rire, d’être dans la vie. Parfois je reste trop dans mon atelier avec mes tableaux. Je crois que c’est bien de leur parler un peu, et puis de les quitter un peu.




Tu as fait de la sculpture aussi…

Oui, le modelage, j’en faisais beaucoup quand je n'avais pas assez de temps pour commencer une série de peintures. Le modelage me passionne par sa matière, le fait de travailler en trois dimensions. C'est très sensuel de travailler la terre, et pour moi c'est moins cérébral que le travail que j'investis dans ma peinture.


Et ces visages, là, tu disais que c’était une écriture qui te venait naturellement ?

Oui, j’adore dessiner mes têtes, mes corps au fusain sur mes toiles enduites… Ce sont des coups de crayon qui font apparaître un regard et une présence instantanée et forte. C’est ce qui me parle ! Les paysages, je les aime beaucoup, mais ils me prennent de l'énergie. Les personnages, c’est déjà en moi, et les dessiner me donne de l’énergie.


Valérie saisit une toile avec un fond déjà préparé, s’agenouille par terre et esquisse un visage avec un fusain et des pastels de couleur.




Quand tu t’imagines toute ta production sur une vie, qu’est-ce que tu espères qu’il en reste, qu’est ce que tu espères transmettre ?

Je ne pense pas que je transmette quelque chose ; j’apporte quelque chose. Pour moi ce qui est important, c’est le moment, c’est le travail que je fais… et après, c’est le regard des invités. Ça me fait plaisir quand ils ont le coup de foudre, qu’ils ont envie d’acheter un tableau et de l’avoir chez eux. C’est ma seule ambition. Après, ce qu’il en restera, ça m’est complètement égal. Oui, ce qui est important pour moi, c’est d’être heureuse de mes peintures, de suivre mon évolution comme un pèlerin ou un gai-luron.


Le travail de Valérie est à découvrir sur : http://www.valeriemorien.com/Expo_2021.html




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