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Conversation avec Marta Lovisolo

Février 2022

Artiste peintre à Etoy, Suisse.



Le studio de Marta se trouve aux Ateliers de la Côte, un vaste centre culturel, artistique et artisanal à Etoy, en Suisse. Marta s'y est installée depuis six mois et nage avec un plaisir visible dans ce lieu qui fourmille de créatifs en tous genres. Dans un couloir à l'étage, une sélection de ses tableaux abstraits aux couleurs éclatantes illumine le mur comme les carreaux d'un vitrail au soleil. Pleine d'humour, Marta m'explique son travail avec la même chaleur et vivacité que l'on ressent dans sa peinture...


Contrairement à ma vie de tous les jours, où je suis plutôt pragmatique et rationnelle… dans la peinture, j’explose avec ce qui vient, ce que je ressens ! Je travaille toujours avec de la musique, et je monte le volume, au fur et à mesure – ma peinture me sort des tripes, en fait… C’est un peu… je ne dirai pas irrationnel, mais je pense qu’il y a un moment où mon cerveau arrête de diriger et c’est plutôt la main qui prend la relève et qui décide de ce qui vient.



Donc, quand tu commences un tableau, tu ne planifies pas du tout à l’avance ?


Je ne sais jamais ce que je vais faire ! Alors ça peut être frustrant, parce que je suis toujours confrontée à la page blanche… Comment est-ce que je sais ce qui va se passer ?


Alors qu’est-ce que tu fais – tu prends ton pinceau et tu commences, tout simplement ?


J’utilise rarement les pinceaux. Je peins avec mon doigt, en fait, et avec des vieilles cartes de crédit. Parfois avec quelques pastels aussi, ou de l’encre, directement du compte-gouttes.


Décris-moi comment ça vient…


Peut-être que je commence par faire un cercle avec mon doigt, ou alors je colle un papier. Je cherche la direction dans laquelle je vais aller, je tâtonne. Et puis petit à petit, il y a des choses qui viennent. Parfois j’essaie de suivre l’inspiration d’une photo, ou d’une idée, mais en général je ne reste pas dans le cadre. Pour ce tableau-là, par exemple, j’avais vu une magnifique photo d’un volcan en éruption dans le National Geographic ; je me suis dit « Bon, je vais essayer de suivre, de m’attacher à ce que je regarde ». J’ai mis un peu de couleur, et puis hop ! Tout de suite je suis partie dans une autre direction ! C’est pour ça que je n’arrive pas à faire un cours d’art, où il faut dessiner une pomme ou un bouquet de fleurs ! Je suis très disciplinée dans un tas de choses dans ma vie, mais dans la peinture… Il y a un moment où je ne regarde pas pour voir si ce bleu va avec ce marron ; il est là, je le prends.


C’est une envie, ou un besoin de te laisser aller avec la peinture ?


Si je pouvais te montrer la première peinture que j’ai faite… Tellement timide !


Qu’est-ce qui a changé ?


J’ai suivi une formation avec Gilbert Mazliah, un professeur des Beaux-Arts de Genève qui s’intéresse aux mécanismes de l’expression créative. Son enseignement, ce n’est ni la technique, ni l’académique, c’est la créativité. Et grâce au chemin que j’ai fait dans son atelier « Ici et Main-tenant », j’ai commencé à prendre cette liberté… Tu sais, on entend beaucoup dire « Oh moi, je ne sais pas dessiner », mais pour moi la créativité est infinie... C’est comme l’écriture : les écrivains utilisent tous les mêmes mots, mais ils les mélangent de façons différentes. La peinture, c’est pareil !


Alors toi, quel est ton vocabulaire ?


La musique, l’expression. Et une des choses clés que m’a enseignées ce professeur, c’est le non jugement : le non jugement des autres, mais surtout de toi-même ; il faut pouvoir laisser sortir ce qui vient de toi.



Tu as conscience de taire ton critique intérieur quand tu crées ?


Quand je peins, je ne l’écoute pas du tout. Je suis instinctive, libre – mon cerveau décroche en fait, et c’est la main qui fait. Je ne sais pas si ce que je fais est bon ou mauvais. Par la suite, quand je regarde ce que j’ai créé, là il y a un moment où je regarde d’un œil critique, où je réalise qu’il faut casser une structure trop statique, ou décomposer une partie du tableau.


Il y a une énergie, un rythme dans ta peinture…


Oui, même si c’est plus ou moins de l’art abstrait, ça reste pour moi peut-être une danse entre deux personnages, un mouvement… J’écoute beaucoup de musique quand je peins – pas n’importe laquelle ! Je peins avec Keith Jarrett, avec Abdullah Ibrahim, des musiques jazz… J’adore la liberté de la danse, et pour moi certaines musiques m’amènent à ce même état d’esprit.


Tu danses ?


Depuis toute petite. À l’école, en Argentine, j’étais très timide pour parler, mais pas pour danser ! J’ai toujours adoré ça, l’expression corporelle, la danse moderne, expressive...


Donc ce rythme qu’on voit dans tes peintures te vient peut-être de tes origines dans la danse ?


Oui, je pense qu’il y a une liaison entre le mouvement et la musique qui me laisse exprimer cette partie de moi qui n’a pas tous ses tiroirs bien ordonnés !


Est-ce que quand tu peins, tu as l’impression que c’est un peu une performance ?


Peut-être, oui… Je peins toujours à la nuit tombée, et je monte la musique… Et puis il y a aussi un petit facteur secret : quand le travail est bien entamé, je bois une bière… Juste une ! (Elle rit.) Et c’est vrai que quand je peins, je me mets debout, et je dois avoir tout mon matériel prêt, là, autour de moi, parce que je ne sais pas ce dont je vais avoir besoin…


Un spectacle d’improvisation, alors ?


Oui, pour moi c’est comme ça ! J’attends… un moment de lâcher prise. Et tu vois, après, quand je regarde ce tableau, par exemple, et que je l’analyse, je sais que je n’aurais pas pu mélanger toutes ces couleurs de manière consciente. Il y a toute une superposition de papiers… Ne me demande pas comment j’ai travaillé ça ! Je ne pourrais jamais me copier !


C’est fascinant, c’est comme si ça te venait d’ailleurs ?


Oui, ça je le dis souvent, c’est quelque chose qui prend ma main.


Et pourtant tes tableaux ont un style très reconnaissable !


Oui, le style je crois que c’est d’abord mes couleurs… J’ai déjà essayé de « calmer » ma palette, mais ce n’est pas possible, les couleurs reviennent ! Il y a beaucoup de rouge et jaune. Et puis mes petits ronds, c’est très caractéristique aussi. Pendant le confinement, je n’ai plus peint de personnages – à la place ce sont des villes qui me sont venues. Il y a toujours beaucoup de couleurs dans les fenêtres, mais les rues sont désertes.




Quand tu peins des villes comme ça, tu te sers de modèles, ou tu puises entièrement dans ton imaginaire ?


Je ne peux pas copier, je me perds tout de suite. Non, ça vient, et là maintenant je regarde et je me dis « Mais ça c’est Madrid sous la neige ! »


Moi je voyais plutôt une rue mouillée avec les reflets !


Ce que je trouve drôle c’est que quand les gens regardent mes tableaux ils voient des choses que je n’avais moi-même pas remarquées.


Tu aimes le fait qu’on peut interpréter tes tableaux comme on veut, y voir ce qu’on veut ?


Oui, que les gens puissent y puiser des choses que je n’avais pas vues, c’est formidable ! Ça rajoute une dimension supplémentaire.


Tu penses que pouvoir t’exprimer librement comme ça, ça t’aide dans le reste de ta vie, que tu dis « disciplinée » ?


Quand je travaillais, ça m’apportait un équilibre. J’ai travaillé dans les ressources humaines, et avec l’informatique… Il y avait beaucoup de règles, de politique… C’était beaucoup avec la tête ! Alors le fait de peindre, c’était le contraire de ce que j’avais fait pendant la journée.



Marta se place devant sa table de travail, et enfile sa blouse.


Cette chemise c’est la même que j’utilise depuis 20 ans. Elle est toute sale, mais c’est mon histoire !


Elle prépare ses tubes de peintures, ses cartes, ses crayons. Debout, entourée de tous ses outils de travail, elle ressemble à un DJ devant sa table de mixage, prête à l’action…


Ça, c’est ma collection de cartes pour peindre. Je vais prendre ce papier-là, qui est assez rugueux – j’aime bien, la surface produit des effets que je ne prévois pas. Et peut-être des pinceaux, finalement, tiens… Voilà, je commence… Alors je vais travailler comme je fais d’habitude. Je vais mettre… un poquito de amarillo… Et là… J’arrête de parler.


C’est comme si un souffle d’inspiration traversait la pièce – s’il y avait des rideaux, on les verrait bouger. Son bras travaille ; ses mains prennent ici et là une couleur, une autre, une carte ; son doigt appuie, trace ; la carte reprend une ligne, en attaque une autre.


Maintenant c’est le moment où je déstructure. Je ne sais pas ce que ça va donner… Là, c’est le moment où il me faut la bière ! … J’ai chaud ! Et là… ça je vais jouer encore un peu… Voilà, c’est fait, c’est fini.



Qu’est-ce que tu recherches pour pouvoir dire que c’est terminé – c’est un équilibre dans les couleurs, une harmonie ?


C’est la fin de mon énergie.


Ah ? Donc ça n’a rien à voir avec le tableau, c’est quand le courant est passé ?


Oui, c’est ça. Alors effectivement, je pourrais toujours faire plus – regarder, rajouter un détail, en ajuster un autre...


Mais ça ne t’intéresse pas de travailler comme ça ?


Non, ce serait commencer à me critiquer. Tu as vu comme je prenais des décisions très spontanées – c’est quelque chose qu’on peut critiquer bien sûr ! Et puis on pourrait dire que le mélange des couleurs n’est pas approprié, qu’ici je n’ai pas mis de peinture, que là c’est faux… Mais voilà, pour moi, cette analyse-là, elle ne m’apporterait rien.


Ce n’est pas le but de ton exercice.


Non ! Exactement. Il faut que ça reste ludique !


C’est vrai qu’on voit très clairement dans ton travail le jeu, la spontanéité et le plaisir que tu prends ! Quand tu peignais, on aurait dit que tu étais prise d’une énergie frénétique.


Oui. Parfois j’appelle ça ma « transe » !



Est-ce que tous tes tableaux sont créés pendant une poussée d’énergie rapide comme ça, ou est-ce qu’il y en a qui te prennent plus de temps ?


Pour moi en général c’est très rapide ! La peinture acrylique exige une certaine vitesse, mais c’est surtout que ma méthode est basée sur le spontané. Parfois je me dis qu’il faudrait que je travaille plus les techniques, que j’apprenne vraiment à dessiner de manière figurative par exemple. Ça m’aiderait beaucoup.


Tu le penses vraiment ? Ça ne risque pas de casser quelque chose ?


Peut-être. Tu sais, avec mon prof, on faisait des exercices, comme dessiner une femme nue avec les yeux fermés, et puis la même chose avec les yeux ouverts… Chez tous les élèves, le dessin fait avec les yeux fermés était plus libre, plus expressif.


Pourquoi est-ce que c’est plus expressif avec les yeux fermés ?


Parce que ton jugement n’entre pas en jeu. Les yeux ouverts, tu te dis « ça doit être comme ça, sinon ce n’est pas correct ». Avec les yeux fermés, tu ne peux pas t’imposer de faire juste. Et le prof me disait que moi, j’arrive à peindre les yeux ouverts comme si j’avais les yeux fermés ! C’est son enseignement qui m’a ouvert à quelque chose de complètement libre.



Tu m’as beaucoup parlé du côté instinctif de ta peinture, mais dans tes classeurs remplis de croquis, on voit que tu fais beaucoup d’exercices, de recherches. Finalement ça, c’est assez scientifique comme approche ?


Oui, je fais beaucoup d’exercices pour travailler ma créativité, et je fais aussi beaucoup d’expérimentations, surtout avec les différents matériaux – les outils, les papiers. Là par exemple quand j’ai utilisé ce crayon sur ce papier rugueux, je ne savais pas à l’avance que ça allait me donner cette texture particulière ; mais maintenant, ça fait partie de mon vocabulaire visuel.


Quand tu peins, tu es très concentrée, tu vis dans ton énergie... Et quand tu as terminé, tu te sens comment ?


Il y a un moment où je me vide… Comme après une heure de yoga ! Je ressens un bien-être physique.


Et après, quand les gens regardent tes tableaux, qu’est-ce que tu espères qu’ils ressentent ?

Je n’ai pas de message intentionnel ; mais pour moi, peindre me permet de vivre la vie en couleurs, de danser, de m’exprimer librement… Alors si ça peut faire écho chez les personnes qui regardent mes tableaux, c’est magnifique !


Le travail de Marta est à découvrir sur : https://www.instagram.com/mlovisolo/?hl=en

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