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Conversation avec Clau Redier-Clément

Artiste peintre à Gex, France.



L'atelier de Clau est en plein centre ville de Gex. Comme j'ai tourné en rond un moment pour me garer, j'arrive en retard... Mon stress fond en cinq secondes dès son accueil : pas besoin de formalités de départ, les grands rires de Clau sont communicatifs et me mettent tout de suite à l'aise. L'ambiance du lieu reflète la personnalité de cette artiste authentique et sans chichi : des grandes toiles lumineuses posées sur chevalets et à même le sol côtoient plantes vertes, étagères remplies de CD et de livres, encres et pinceaux. On saute droit dans le vif du sujet...


Ça t’amuse de varier les formats ?

J’adore ! Je fais beaucoup de récup' de vieilles toiles – je les ré-enduis et je travaille par-dessus, donc je me trouve parfois avec des formats qui sont complètement farfelus ! Je suis incorrigible avec ça, même si je sais qu’il ne faudrait pas…


Pourquoi ?

Parce que les galeristes préfèrent que les choses soient bien disciplinées ! Elle rit. Et souvent les expos te demandent d’avoir des formats qui se conjuguent, pour qu’il y ait une cohérence visuelle.


Est-ce que ça te gêne qu’on t’impose des contraintes ?

Je trouve qu’il y a des contraintes qui rendent plus créatif, par exemple quand une expo impose un thème. Mais par rapport aux formats, j’aime bien avoir la liberté – j’aime beaucoup les tout petits formats, par exemple, mais je fais aussi de très grandes pièces ; une fois j’avais même fait découper du bois par un copain pour faire toute une série de tableaux ronds…



Tu aimes expérimenter aussi avec différents styles ?

Ah oui ! Je me laisse embarquer… Je ne suis pas assez disciplinée, c’est un grave problème ! Je pense que c’est parfois un défaut d’artiste, d’être comme ça… J’ai plein de techniques différentes, et j’aime bien explorer un peu tout. Là pour moi le fait de faire toute une série en noir et blanc, c’est exceptionnel. La plupart du temps je travaille avec les couleurs dont j’ai envie sur le moment, et ce ne sont pas forcément les mêmes d’un jour à l’autre. Mais je fais quand même attention à rester lisible et identifiable.



Mais tu as quand même une certaine unité dans ton travail ?

Quand les gens me connaissent depuis longtemps, ils reconnaissent mon travail parce que j’ai des choses qui reviennent : l’astre, l’eau, les arbres, la façon de faire un transparent et puis tout d’un coup opaque par-dessus. Et puis les taches, et les petites silhouettes cachées dans les taches… Il s’y passe des histoires ! Mais ma créativité s’exprime en changeant les choses. Alors je passe de l’huile aux encres acryliques, ou à l’encre de Chine… Là en ce moment je fais des ronds en blanc sur noir… Mais ça ne va pas durer ! Je crois que j’ai besoin que ça bouge en fait !


Tu n’aimes pas rester sur place ?

C’est surtout que l’idée de se cantonner dans un système m’a toujours désolée ! Je trouve ça triste quand un artiste découvre une façon de faire, et en reste là toute sa vie.


Au cours de notre conversation, Claudine m’explique qu’elle a perdu son mari en 2016.


Ça m’a arrêtée en plein vol… Du coup plein de choses que j’avais en cours ont été mises en suspens. Il fallait que je gère ma peine, mon deuil… Et puis j’ai dû reprendre un travail aussi, parce que mine de rien j’avais passé beaucoup d’années à élever mes trois enfants ; donc j’ai fait des vacations, des petits remplacements ici et là. J’ai recommencé à exposer aussi, je m’étais donné le but de reprendre ce parcours. Et ça m’a énormément aidée. Oui, cette phase a été un vrai séisme dans ma vie, mais en même temps un moteur pour redémarrer autrement.


Tu as repris un travail qui te laissait le temps pour faire de la peinture ?

Oui, c’était le plus important. En fait pour moi c’est vital de pouvoir peindre. Être artiste, je ne pense pas que c’est quelque chose qu’on décide du jour au lendemain, c’est un besoin profond.



Cet instinct artistique remonte loin pour toi ?

Oh oui, c’est loin… J’ai commencé vraiment à peindre autour de mes 10-12 ans… Et puis j’ai accéléré au moment du lycée ; j’ai été très encouragée par mes amis, et aussi par ma mère. Pas par mon père, entre parenthèses ! Je voulais absolument faire les Beaux-Arts, mais ça non alors ! Pour lui c’était hors de question… À la place j’ai fait des études de communication, et un peu d’audio-visuel. C’était quand même créatif, mais tout en étant quelque chose d’officiel : il y avait un diplôme, on pouvait se mettre dans les cases.


Tu n’as pas d’autres artistes dans ta famille ?

Si ! Quand je peignais ma mère me disait « Tu tiens ça de ton arrière-grand-père ». C’était un peintre. Mon grand-père, lui, était musicien, et ma grand-mère très artiste aussi. En fait je crois que je descends d’une lignée de gens qui avaient cette espèce de nature ou d’instinct artistique…


Ça te plaît d’être héritière d’une lignée comme ça ?

Maintenant je me dis qu’il y a un petit quelque chose de rassurant là-dedans. Ils ne sont plus là, mais j’ai l’impression d’être légitime, et comme soutenue.



Tes tableaux donnent l’impression de paysages, parfois terrestres, parfois lunaires, ou sous-marins… Est-ce que tu as une vision de ce que tu vas faire avant de commencer à peindre ?

En général je place mes encres et ce sont elles qui me donnent des idées. Ce n’est pas calculé, mais en effet je suis très connectée à la nature. Ça ne me viendrait jamais à l’idée de peindre des trains ou des voitures ! Ce sont les humains et la nature qui me touchent.


Ça ne t’est jamais arrivé de peindre des objets ?

Si, mais peindre un vase ou quelque chose c’est plutôt un exercice. Je préfère peindre l’humain, parce qu’il y a une âme derrière. Et dans la nature aussi, il y a une âme, il y a quelque chose… Bon, là on entre dans un domaine complètement autre ! Je ne suis pas quelqu’un qui va clamer haut et fort une croyance particulière, mais en fait je me rends compte que j’attire beaucoup les gens qui s’intéressent à tout ce qui est spiritualité…


C’est toi qui les attires, ou tes tableaux ?

Je ne sais pas, peut-être les deux ! Je viens d’une famille où la religion a joué un rôle important… Ma grand-mère était extrêmement croyante, mais mes parents eux ne parlaient pas du tout de religion. En fait ils ont eu une histoire très douloureuse : ils ont perdu deux enfants avant ma naissance, et ils ne voulaient plus rien savoir de tout ce monde susceptible d’exister ou pas… Je pense qu’ils se sentaient trahis, finalement. Mais moi quand je mettais les pieds dans une église, ça me touchait vraiment, ça me parlait ! Alors, enfant, je me suis intéressée à cet enseignement, qui m'a ouverte à d'autres horizons, à une possibilité autre de réfléchir, de me questionner... et de douter aussi! Mais du jour au lendemain, même si cela m'avait aidée un temps, la religion m'a semblé tout à coup une question non essentielle, et peut-être même superflue. Pourtant je crois qu'il reste un truc en moi, qui s'exprime parfois dans ma peinture, au risque de froisser un peu certaines sensibilités, qui peuvent alors y trouver, à tort ou à raison, une légère tendance mystique.


C’est vrai que l’ambiance de tes peintures, les thèmes mais aussi les choix des couleurs toutes douces, c’est très paisible, très méditatif. Donc tu as gardé une certaine spiritualité ?

Oui, et j’ai aussi un rapport à la nature qui est très fort ; quand je me retrouve seule dans un lieu naturel, je m’oublie complètement, j’ai l’impression de me fondre dans l’endroit. Oui, je pense que j’ai une spiritualité différente.


Le passé de tes parents a dû beaucoup te marquer.

Oui je pense, et c’est lourd à porter. Dès ma naissance, j’ai vécu le fait que la vie n’est pas rassurante ; en fait j’ai vécu justement parce que d’autres avaient disparu avant moi. Mais je me suis rendue compte en vieillissant que si j’ai une mission sur terre – et sans pour le coup devenir ésotérique ! – enfin si j’ai un devoir, c’est de réparer, d'adoucir.


Tu penses que ton besoin créatif en fait partie ?

Ça vient de là, peut-être. Mais pas seulement, évidemment, parce qu’il y a aussi le côté plaisir qui n’est pas négligeable ; c’est même énorme ! Je pense qu’il y a quelque chose dans mon histoire familiale, c’est sûr – déjà le fait qu’il y ait eu des artistes avant moi, mais aussi ce passé douloureux, qui m’a été finalement bénéfique, je pense. Car moi ce que je remarque c’est que les gens qui ont des vies toutes tranquilles, toutes faites, on ne les voit pas grandir de la même façon, il y a quelque chose qui tourne un peu en rond. Je crois que la vie n’est pas linéaire, qu’elle est aussi faite de problèmes et de zones d’ombre ; on peut les rejeter, mais je trouve que c’est quelque chose qui nous construit, et qui nous permet d’exprimer beaucoup de choses intéressantes. Ouh la la ! Ça devient philosophique ! Et elle éclate de rire...



Quand tu peins, tu te sens comment ? Tu es consciente de ton état d’esprit ?

Je ne sais pas si je suis consciente, même ! Si si… mais après ça dépend, il y a des moments où je me laisse tellement porter... Je travaille en musique, et la musique me transporte parfois dans des horizons lointains !


Quel genre de musique ?

Du classique, du jazz, de la musique africaine… (Elle sort quelques CD.) Maxime le Forestier, Madeleine Peyroux… Tiens, Erik Truffaz, c’est un trompettiste célèbre du pays de Gex.


Tu mets la musique qui correspond à ce que tu fais, ou c’est plutôt la musique que tu as choisie qui influence ce que tu peins ?

Si j’ai une idée préconçue, il vaut mieux que je choisisse quelque chose qui correspond – si je veux faire quelque chose de doux, je ne vais pas mettre du hard rock ! Mais par contre si je peins juste pour le plaisir de peindre, sans avoir de but précis, et sans penser à la prochaine expo ou à finir une série particulière, et ben là je mets la musique que j’ai envie d’écouter, et puis je peins, point. Et certainement que ça m’influence. Il n’y a pas que ça qui m’influence, bien sûr, il y a aussi ma vie de tous les jours, peut-être ce qui s’est passé la veille, ou qui va se passer le lendemain…


Claudine pose une grande toile par terre et se met au travail. Pendant ce temps, le soleil rentre et sort constamment des nuages... Claudine et son tableau en production sont d'abord à l’ombre, puis comme plongés dans un bain de lumière. Elle ouvre un flacon d’encre qui gicle des taches plein la toile...


Ça s’appelle le hasard – il faut en profiter ! Et ben on va dire que c’était voulu comme ça, hein ! Allez on y va, on va pas tergiverser entre telle et telle couleur... C’est parti !



Ça t'arrive de ne pas arriver à peindre ?

Pour moi la page blanche n'existe pas. Si ce n'est pas le jour de peindre, je n'essaie même pas, et si je me mets devant une toile ou un papier, ça déferle tout de suite, c'est affreux ! Parfois je me dis que ça serait grave si on m'empêchait de m'exprimer ! Il faudrait que j'aille voir un psy... Elle rit.


Comment est-ce que tu as commencé à vendre tes tableaux ?

C’est ma fille qui m’a poussée à me mettre sur les plateformes de vente en ligne ; et c’est aussi grâce à elle que j’ai exposé mes premiers tableaux dans un restaurant à Segny dont elle connaissait le propriétaire – quelqu’un de très gentil qui a aidé beaucoup d’artistes à commencer. Et voilà ça a commencé comme ça, tout doucement en 2012. Ensuite je me suis inscrite à la maison des artistes, et puis sur Artmajeur, et j’ai fait les marchés, et puis les expos… J’ai dû faire plus de trente expos là, en moins de dix ans.


Il y a des séries qui se sont vendues mieux que d’autres ?

J’ai beaucoup vendu mes tableaux aux encres de Chine, et quand j’ai commencé à faire ces blancs sur noir, ça s’est bien vendu aussi. Mais bon, je peux rester plusieurs mois sans rien vendre aussi…


Ça t’angoisse d’avoir des phases où tu as moins de retour ?

Moi personnellement ça ne m’angoisse pas, c’est mon porte-monnaie que ça angoisse ! Le souci c’est qu’il faut payer le matériel, et puis les expos ça engage des frais… Donc il faut rentrer dans un équilibre dépenses / recettes, et ce n’est pas toujours facile. Il y a des années où c’est magnifique, et puis des années où c'est juste à l’équilibre et c’est un peu décourageant.


Elle se lève et tourne la toile, observe les couleurs qui fondent l’une dans l’autre…


Alors quand je travaille, en général c’est assez sportif, parce que je me baisse, je me lève, je me baisse… C’est génial, je fais la gym en même temps, je sens mes abdos après !


C’est tellement joli, là, la façon dont la couleur se répand avec l’eau… Chaque phase est très belle et pourrait être un tableau à elle seule !

Oui je me dis souvent que j’aimerais garder chacune de ces phases ! Mais il faut avancer, on ne peut pas arrêter avant que ce soit abouti.




Tu sais déjà comment ces couleurs vont se mélanger ensemble ?

Je sais comment ça fuse, mais je ne sais pas forcément quel résultat final ça va donner.


Qu’est-ce que tu recherches exactement ?

Ce que je veux c’est qu’il y ait une osmose, un mouvement ; je veux qu’il y ait de la lumière, je veux qu’il y ait de l’émotion. S’il n’y a pas tout ça, c’est raté ! Voilà. Elle examine son tableau. Oui là je trouve qu’il a déjà un truc… On sait pas si c’est une tempête de sable… Ça j’adore, t’as vu là les petites gouttelettes ? Je profite des coulures et des taches.


Comment tu te sens quand on te fait des compliments sur tes toiles ?

Ça me conforte dans l’idée de continuer à peindre, et puis ça fait chaud au cœur. Ce que j’adore surtout c’est quand les gens racontent leur vie devant mes toiles – tu les vois partir dans leur histoire… Ça veut dire qu’ils n’ont pas juste regardé en passant devant, ils sont vraiment entrés dans le tableau. J’ai une dame un jour qui m’est tombée dans les bras, elle m’a dit « Mais merci c’est tellement beau, ça correspond vraiment à ce que je pense de la vie ! » Pour moi ces compliments sont parfaits, ils sont vivants. Parce que s’il devait y avoir un but, c’est vraiment de toucher le cœur des gens.



Est-ce que tu te laisses beaucoup influencer par d’autres artistes, ou des périodes d’histoire de l’art ?

Je me suis rendue compte que j’aime beaucoup les peintres qui vont à l’essentiel. Par exemple j’ai appris à connaître un peu mieux le travail de Fabienne Verdier, une artiste qui est restée très longtemps en Chine, où elle a appris la calligraphie et la peinture avec un maître de l’art chinois. Ses tableaux sont pleins de mouvement, de spontanéité – quand tu vois toutes les choses qui se passent dans la texture d’un mouvement d’encre... Tous ces peintres asiatiques qui font des peintures comme une méditation, je trouve ça génial. Oui ça m’intéresse, et ça peut m’influencer peut-être.


On en parlait tout à l’heure, mais je trouve qu’en effet, tes tableaux semblent avoir une essence un peu bouddhiste – une simplicité, une spiritualité fondamentalement humaniste.

Je pense que ce que je recherche, et c’est curieux parce que c’est un mot qu’on a beaucoup utilisé ces deux dernières années, c’est “l’essentiel”. Elle rit. Oui, j’ai bien envie d’aller de plus en plus à l’essentiel. Tu vois je suis très influencée par les taches... C’est moi qui tiens le pinceau, mais ce sont elles qui se font toutes seules, en fait, et elles me montrent le chemin... Et ça j’adore !



Le travail de Clau est à découvrir sur : https://www.ClauRedierClement.com







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